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Le miroir de la peur (1/5)

« Quand une ombre faiblit ou disparaît, la lumière qui apparaît devient l'ombre d'une autre lumière »
Khalil Gibran

    Le nouveau-né pleure très facilement, même en l'absence de problèmes. De façon paradoxale, il peut passer en quelques secondes d'un pleur véritablement poignant pour les parents à un sourire de profonde détente avant de repasser sur le mode pleur, etc. Selon certains auteurs [1], à la naissance, le sourire n'aurait pas de déterminisme externe. Il serait sensé n'apparaître que pendant les phases de sommeil paradoxal (phase du rêve). Ainsi, le sourire en réponse aux sollicitations externes n'apparaîtrait que vers l'âge de deux mois. Ce qui correspond à la période de développement des capacités visuelles.
    Personnellement, je conteste ces affirmations. En effet, le nouveau-né, bien avant l'âge de deux mois, est capable de sourire si la personne qui est dans sa proximité lui transmet une émotion positive [2]. À l'inverse toute émotion négative dans cette même proximité aura tendance à initier un pleur. Les deux types d'émotions, positives ou négatives, peuvent être transmis à l'enfant, même en l'absence de contact physique, par la simple proximité. De nombreux parents savent cela, naturellement, sans avoir fait de longues études de biopsychologie. Ils savent que le nouveau-né se comporte comme une "éponge", il est sensible aussi bien aux vibrations subtiles et invisibles de l'amour qu'à celles du stress. L'haptonomie de Frans Veldman qui se définit comme une science de l'affectivité promeut également les mêmes données.
    En fait, le nouveau-né n'est pas passif au long de cette séquence de développement initial de deux mois. Dès la naissance, il est capable de discriminer entre plusieurs expressions faciales et également de commencer à imiter. Le fait que le nouveau-né puisse d'abord discriminer les expressions faciales puis les reproduire est essentiel pour son développement. Ainsi que nous le verrons au chapitre Tonglen, Reliance et neurones miroirs, les premiers modes de communication chez les hominidés furent non verbaux et les mimiques faciales autant que les gestes ont longtemps suppléé l'absence de langage oral codifié et ont même favorisé l'émergence de celui-ci. Certainement, le bébé dans ses étapes d'acquisition est amené à reproduire le parcours évolutif de l'espèce à laquelle il appartient.
    Des expériences menées par Trevarthen et son équipe à Édimbourg ont montré que, dès la naissance, le nouveau-né est attentif aux changements d'expression de sa mère. Il y répond par une orientation visuelle et un intérêt manifeste voire par l'apaisement de ses mouvements ou de son agitation. Il est donc déjà attiré par le visage de l'autre, en dépit de ses difficultés de focalisation [3].
    On peut ajouter, en fonction de ce que nous avons évoqué précédemment, qu'il supplée largement le manque de discrimination de ses possibilités visuelles par une sensibilité et une réceptivité aux atmosphères affectives hors du commun. Effectivement, à partir du deuxième mois, le nourrisson améliore ses capacités d'orientation visuelle, mais cela ne l'empêche pas de continuer à ressentir par la proximité la nature des ambiances familiales. Si son attention est plus intensément concentrée sur les visages qui s'approchent de lui, il garde son incroyable capacité à percevoir les informations les plus subtiles par la tonalité de la voix, par les significations corporelles - que celles-ci soient posturales ou gestuelles - ainsi que par la prise en compte de signaux invisibles aux adultes : je veux parler des significations impulsées par les champs magnétiques du corps humain. Ces champs ont une existence scientifiquement reconnue mais la perception de leurs vibrations par l'adulte est devenue complétement inconsciente par l'utilisation prépondérante qu'il fait des autres sens, notamment la vue et l'ouïe qui sont les deux sens qui fondent le langage oral codé.
    En tant que thérapeutes, il y a un intérêt manifeste à restaurer cette capacité originelle de ressentir et comprendre tout ce qui est signifié par les modalités du langage non-oral. L'affinement de notre présence thérapeutique est à ce prix. Je reviendrai largement sur cet aspect subtil de la communication entre deux êtres dans le deuxième tome de mon futur ouvrage : Naître ou paraître.
    Dans le but d'appréhender soucis et tourments d'un enfant, avant même de lui proposer une quelconque psychothérapie, les parents peuvent envisager de l'interroger, mais comprendre un nouveau-né, qui ne connaît que le pleur comme moyen d'expression, s'avère infiniment plus difficile.
    En outre, les interprétations qui sont rapportées à son pleur sont, comme nous allons le voir, extrêmement variables. Face aux larmes d'un adulte, suivant le type de relation que nous avons préalablement établi avec lui, nous pouvons éprouver et partager compassion, tristesse et chagrin, mais aussi indifférence ou gêne, voire même agacement ou dégoût.
    Mis en présence de pleurs d'enfant nous serons certainement tous unanimement interpellés ; bien entendu, si cet enfant manifeste colère et attitude capricieuse, peut-être qu'en pareille circonstance, nous ne manquerons pas également d'être agacés. Par contre, les sentiments que peuvent déclencher un pleur de bébé nouveau-né sont beaucoup plus poignants et communicatifs ; ils viennent remuer et réactiver notre fragilité et notre sensibilité, même lorsque, pour certains d'entre nous, ces paramètres d'humanité semblent enfouis et enfermés derrière masques et cuirasses d'apparence impénétrable.
    Les différents types de réaction, que nous venons d'évoquer précédemment, sous-entendaient qu'adultes, enfants ou nouveau-nés en larmes pouvaient faire partie de nos relations, sans pour autant nécessairement appartenir à notre cercle familial intime et rapproché. Lorsque nous avons affaire à des signes de détresse ou de souffrance émanant de nos proches, sauf si nous nous trouvons en phase de conflit avéré avec eux - et quand bien même - nous ne pouvons qu'être bouleversés. Mais, le rapport émotionnel, intense en général, que nous entretenons avec les bébés, notamment s'ils sont notre progéniture, s'avère bien plus complexe et tourmenté qu'il n'y paraît à première vue.

  • [1] Dantzer, Les émotions, p 98.
  • [2] Cependant, il ne le fera que si son corps n'est pas sous la domination de souffrances physiques persistantes en rapport avec sa naissance (ou son intra-utérin).
  • [3] Dantzer, p 100.
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