Grâce à mon expérience de parent - j'ai eu la joie d'élever trois beaux enfants - et aussi, grâce aux enseignements de mon activité professionnelle, j'ai pu comprendre que le pleur du bébé est susceptible de déclencher des réactions, aussi paradoxales qu'étonnantes. Elles le sont pour tout observateur qui a réussi à conserver un minimum de lucidité et sang froid, ce qui n'est ni commode, ni évident, quand les pleurs deviennent paroxystiques, dans l'univers clos et confiné d'un local à usage thérapeutique.
Néanmoins, si nous parvenons à garder quelque recul, et à discrètement tourner notre regard vers les parents du nouveau-né, nous pouvons assister à toutes sortes d'attitudes qui vont d'un calme affiché et rassurant, assorti de quelques gestes adaptés ou de quelques mots apaisants, à des scènes davantage surréalistes où, par exemple, un des deux parents très en colère, s'empare de l'enfant d'un geste plus autoritaire et colérique que doux, en s'exclamant : « Je ne peux pas supporter de l'entendre pleurer… ! »
Les fois où agacements et impatiences se sont manifestés, j'ai eu à constater que de ces attitudes émanaient, le plus souvent, des pères, mais parfois aussi, de certaines mères visiblement éprouvées, qui finissaient par exprimer une sorte de sentiment à la limite de l'agressivité. Il me fut longtemps difficile de comprendre ce qui motivait de semblables sentiments négatifs.
Sans en arriver nécessairement à ce type de manifestations, j'ai pu observer toutes les prémices et toute la palette de sentiments de désarroi ou d'angoisse, se marquer sur les visages ou se lire dans des attitudes corporelles significatives, voire même, s'exprimer directement par le biais de réactions orales des parents présents. Bien entendu, au début de ma carrière, en tant que thérapeute débutant, entièrement absorbé par mon désir de traiter et de soulager l'enfant, je ne pouvais qu'être désarçonné par de telles réactions. Après un certain parcours, et après avoir accompli un nombre conséquent de recherches pour tenter de comprendre tout ce que le pleur du bébé était susceptible de déclencher chez les parents, j'ai pu mieux cerner la juste attitude à adopter en toutes circonstances, aussi étonnantes qu'elles puissent être.
Lors de la phase d'enseignement de mon cursus ostéopathique ou à l'occasion d'échanges et de partages d'expériences thérapeutiques (je pense aux différents congrès auxquels j'ai participé, mais aussi aux stages post gradués ou à certaines rencontres professionnelles), le sujet du pleur du bébé fut abordé de deux façons : pour certains thérapeutes, qui manifestement ne savaient pas quoi en faire, le pleur signifiait que l'enfant n'était pas disposé à collaborer, et que c'était l'émergence de son droit essentiel ; en conséquence, la séance d'ostéopathie se devait d'être considérée comme terminée, parfois même avant d'avoir commencé.
Pour d'autres, praticiens plus avertis, et peut-être aussi plus investis émotionnellement, le pleur avait une raison d'être qu'il nous fallait découvrir, comprendre, traiter et soulager, toujours avec la plus grande douceur et le plus grand respect, bien entendu.
Mon enseignement de base fut de la première sorte. Peut-être était-il ainsi délivré dans le but d'ancrer dans nos esprits, excessivement interventionnistes à l'époque, l'idée du "primum non nocere"
[1], mais le résultat fut que mes premières années de pratique thérapeutique sur les bébés et les jeunes enfants se trouvèrent considérablement perturbées par la question du bien fondé du pleur de l'enfant et, de son retentissement, autant sur moi-même, que sur les parents présents. Ce pleur, lorsqu'il survenait et persistait plus que les quelques minutes acceptables, devenait encombrant, gênant et fortement angoissant.
Il m'interpellait d'autant plus qu'à l'époque, manquant totalement de recul et d'expérience, j'étais davantage animé par une peur de mal faire, assortie d'un total manque de confiance, plutôt que de solides et nécessaires certitudes. Il me fallut alors tenter d'y trouver signification. Les stages post gradués ne me rassurèrent que jusqu'à un certain point, puisque les enseignants que j'y rencontrais déclaraient avoir largement dépassé cette problématique, et que de fait, ils laissaient l'enfant manifester ses émotions quelles qu'elles puissent être.
Pour autant, cela ne réglait pas la problématique des réactions excessives et paradoxales tant de l'enfant que des parents, voire de moi-même, pour autant que j'aie enfin le courage de me les avouer et d'accepter de les considérer. Les questions que je me posais, justement, sur la nature de mes propres sentiments restèrent ainsi longtemps en suspens. Mes réactions n'étaient-elles que des manifestations issues d'une imagination perturbée ou de certaines faiblesses psychologiques ? Ou, au contraire représentaient-elles le témoignage d'une capacité particulière, et dans ce cas, étaient-elles susceptibles de participer à une prise en charge thérapeutique plus complète, plus assumée des nouveau-nés ?
Le chemin fut long pour en arriver à un début de compréhension et à une fragile mise en cohérence de tous les apports et données que je pus trouver sur ce sujet. J'employais, au final, certainement plus d'intuitions que de certitudes. Il me fallut quand même accepter aussi l'idée qu'il s'agissait d'une forme de ressenti, pour le moins particulière, et qu'elle devait avoir une utilité ou un débouché quelconque.
Avant d'évoquer des expériences difficiles à concevoir, stigmates douloureux d'histoires familiales tourmentées, nous allons d'abord considérer quelques propos sur le pleur des bébés provenant de l'œuvre d'un auteur actuellement très en vogue dans le monde de la psychothérapie infantile, il s'agit de Donald Winnicott. Son succès actuel tient certainement autant à son style littéraire, qu'à la validité des solutions qu'il préconise. En effet, mode d'écriture et conseils paraissent témoigner chez lui d'une immense douceur, d'une volonté affirmée de mise en confiance des parents, et d'une intention d'apaisement et de dédramatisation face aux nombreux stress engendrés par l'incapacité de comprendre les réactions infantiles dérangeantes.
Evidemment, de telles lectures nous changent des univers tourmentés, orientés vers la pathologie, univers qui constituent, le plus souvent, l'essentiel des écrits relatifs à la psyché humaine. Je n'irai pas jusqu'à dire que le monde de Donald Winicott est quelque peu aseptisé, par opposition à une réalité souvent plus conflictuelle. Je le classerai par contre, sur l'étagère peu remplie, des auteurs reposants et positifs qui préfèrent raisonner à partir de la normalité plutôt que de la pathologie. Force est de constater, après tant de lectures exposant tourments et méfaits des tréfonds du psychisme humain, qu'il est tout à fait agréable de reparler du potentiel de normalité niché au fond de chacun d'entre nous !
- [1] D'abord ne pas nuire
